Association ALPC

Dr Orin Cornett et le Cued Speech

Orin Cornett

Jérôme Schultz, administrateur de l’ALPC raconte la géniale invention du Dr Orin Cornett, qui souhaitait aider les jeunes sourds à devenir de bons lecteurs.

Orin CornettEté 2015, le stage d’été de l’ALPC se déroule à Val Louron. En ce début d’après-midi j’assiste à la conférence de Tom Schull qui est un formateur américain au Cued Speech. Tom nous expose comment il a participé en 2014 à l’adaptation du Cued Speech en Amharique, une des langues de l’Ethiopie. Il décrit le travail de classement des phonèmes, les particularités de cette langue qui vont nécessiter la création d’une nouvelle clé pour un son qui lui est propre. L’adaptation à l’Amharique suit le concept donne par Orin Cornett : le code doit permettre de lever toutes les ambiguïtés de la lecture labiale. La suite de la conférence nous montre comment les enfants sourds exposés à cette adaptation du Cued Speech se familiarisent et s’approprient cette technique, certains grands enfants devenant rapidement à leur tour formateurs.

Ayant moi-même vécu et observé avec mes enfants ce processus d’assimilation de la LPC, l’accès au français oral (et les bénéfices associés: entrée aisée dans la lecture, augmentation exponentielle du vocabulaire), je ne suis pas étonné par le contenu de l’exposé, mais je m’interroge : Orin Cornet a-t-il eu des doutes sur l’efficacité du Cued Speech ?
Après la conférence j’interpelle Tom Schull, la réponse est cinglante: « No, never ! ». Tom m’explique que le Dr Cornett lui a indiqué que la conception du Cued Speech avait suivi un raisonnement scientifique, dès lors son efficacité était intrinsèque à sa conception… bigre, il me fallait en savoir plus…

Comment Cornett débute les recherches
qui amèneront à la création du Cued Speech ?

The Cued Speech Resource Book - O. Cornett - Mary E. DAISEYLe Dr Orin Cornett décrit ce processus dans son livre « The Cued Speech Resource Book for Parents of Deaf Children – R. Orin Cornett / Mary Elsie Daisey – National Cued Speech Association – 1992 ». Orin Cornett est nommé en 1959 à la direction de l’éducation américaine qui supervise la « Gallaudet University », une université pour jeunes sourds, dont il devient vice-président en 1965. Il constate que la plupart des étudiants, bien qu’ayant un quotient intellectuel élevé et ayant étudié l’anglais pendant de nombreuses années ne sont pas compétents en langue anglaise.

Le premier problème constaté par Cornett pour un enfant malentendant est évidemment la communication. La langue des signes peut résoudre ce problème. Mais elle ne suffit pas pour acquérir de bonnes compétences en lecture, en lecture labiale et en expression orale. Le but premier que donne O. Cornett au Cued Speech, et qui a été à la base de sa conception, est de permettre aux enfants sourds de devenir de bons lecteurs. O. Cornett résume cela en une formule: « L’échec de l’éducation donnée aux sourds pour qu’ils deviennent de bon lecteurs est une tragédie inutile. La Lecture est le seul moyen d’apprentissage pour les enfants sourds qui est sous leur contrôle complet ».

Son étude de ces problèmes l’amène à comprendre que l’absence d’un modèle mental clair de la langue orale est la cause principale de ces difficultés en lecture, et des compétences limitées en lecture labiale. Ses recherches lui font découvrir que de nombreuses personnes, dont Alexander Graham Bell (fin XIX) ou G. Dewey Coats (1930), ont recommandé et pensé au développement de moyens pour rendre visible le langage oral aux personnes sourdes. Alexander Bell était professeur de diction à l’université de Boston, spécialiste de l’élocution. Sa mère et sa femme étaient sourdes. Ses recherches l’ont conduit à inventer des appareils auditifs, ce qui a abouti à son invention la plus connue : le téléphone en 1876.

Cependant les méthodes phonétiques (basées sur les sons) qui en avaient résulté étaient trop complexes et n’avaient pas envisagé de compléter l’information labiale. Cornett cite ente autre le système danois développé en 1923 par Georg Forchhammer, et le système d’aide au langage de Baghcheban en 1928. Ces techniques utilisaient des configurations manuelles spécifiques et des mouvements pour certains sons, rendant inutile la lecture labiale pour identifier des sons. En 1930, Coats qui était lui-même sourd a indiqué que selon lui le système idéal de communication pour les personnes sourdes devrait être basé sur les syllabes. Mais il a ajouté que développer un tel système serait très compliqué du fait du nombre élevé de syllabes. Il envisageait la possibilité d’un système qui représente les syllabes comme une combinaison de petites unités (phonèmes ou sons isolés) et ainsi de n’utiliser qu’un nombre réduit de composants. Cornett s’est appuyé sur ce principe pour la mise au point du Cued Speech qui n’utilise que douze composants (clés et positions).

1966 : Comment O. Cornett décrit le cahier des charges du Cued Speech ?

O. Cornett est diplômé d’un doctorat de Sciences Physiques et de Mathématiques Appliquées, sa démarche pour la mise au point du Cued Speech est scientifique et répond à un cahier des charges qu’il décrira dans une publication en 1967 (Cornett, R.O. 1967. Cued Speech. American Annals of the Deaf, 112,3-13).

Voici les six critères déterminés par Cornett :
1. Ce système doit être sans ambiguïté et doit permettre de rendre évident tous les détails de la langue orale.

Si tous les sons avaient une image labiale différente, une personne sourde pourrait capter ces images labiales et devenir compétente dans la langue via une lecture labiale exercée. Cependant beaucoup de mots ont des sosies labiaux. Cornett donne en exemple les petits mots anglais « met, bet, pet, mid, mean, … » : une soixantaine de mots ont une image labiale identique ou quasi identique.

2. Ce système doit être basé sur la langue orale, avec une utilisation cohérente et une dépendance avec l’information visible sur les lèvres.

Les signaux du Cued Speech (configuration digitale et position) tout seuls n’identifient pas de sons ou de syllabes. Chaque son doit être lu sur les lèvres avec l’aide de la main. (NdA: le travail de thèse de Virginie Attina publié en 2005 renverse cette conception, sans en affecter l’efficacité!). La main est utile pour identifier un groupe de sons ou de syllabes qui ont des images labiales différentes.

3. Toute information ajoutée à celle disponible avec la lecture labiale doit être compatible avec ce qui est dit (avec le rythme de la parole, la signification, etc…).

4. Ce système doit pouvoir être appris par un très jeune enfant sourd via un bain de langage (i.e. un processus d’exposition régulier) à la maison.

5. Ce système doit pouvoir être appris par des parents entendants de capacité intellectuelle standard qui ont la volonté de faire un effort raisonnable pour aider leur enfant.

6. Ce système doit pouvoir être utilisé à un taux d’élocution standard, a une distance jusqu’à six mètres.

Pour répondre à ces critères, il était nécessaire de développer une technique qui rend chaque syllabe et chaque son visuellement distinct de tous les autres. Le Cued Speech permet de différencier chaque son, chaque syllabe en utilisant une combinaison de huit configurations digitales et quatre positions exécutée de manière synchrone avec la parole. La combinaison de ces signaux avec la lecture labiale donne donc des motifs visuels différents pour tous les sons et les syllabes de la langue orale. Les syllabes qui ont une même image labiale diffèrent grâce à la main; les syllabes qui partagent un même signal manuel ont une image labiale différente. Ainsi un enfant sourd peut toujours voir une différence, de la même manière qu’un enfant entendant peut entendre une différence entre deux sons ou deux syllabes de la langue orale.

La création du Cued Speech est l’aboutissement d’un raisonnement qui a intégré la problématique de l’acquisition de la langue orale pour les enfants sourds et qui a fait la synthèse des études précédentes pour dépasser les tentatives infructueuses du passé. Quotidiennement je suis admiratif de ce système de communication qui est relativement simple à apprendre, aisé à utiliser, et gratuit.

Le Dr Orin Cornett a eu le talent de créer quelque chose d’une qualité exceptionnelle; … il me semble que c’est la définition du mot génie !

Rendons-lui hommage pour les 50 ans de la création du Cued Speech.
Jérôme Schultz

Mai 2016