(Témoignage présenté au stage d’été le mercredi 2 juillet 2003)

Je m’appelle Maxime, j’ai 24 ans. Je suis sourd profond du 3ème groupe suite à une méningite contractée à l’âge de 2 ans et demi. Je porte des appareils auditifs analogiques qui m’apportent surtout du bruit mais qui ne me servent pas à grand chose pour compléter la lecture labiale. Et pourtant, j’apprécie de percevoir quelques impressions sonores. Je commence à envisager l’implant depuis que j’ai lu des ouvrages sur la question.

Après une maîtrise de sciences économiques, mention analyse et politique économiques, j’ai obtenu mon DEA d’épistémologie économique à Paris en octobre 2002. Depuis septembre 2002, je suis professeur contractuel à l’Institut National de Jeunes Sourds (INJS) de Metz. J’enseigne les mathématiques et la physique à des élèves de BEP et de CAP. J’assure également des interventions en français codé auprès de jeunes enfants en CP et en maternelle.

Un parcours du combattant

Mes parents ont découvert l’outil LPC lorsque j’avais 4 ans, un an et demi après la maladie. J’avais complètement perdu l’usage de l’ouïe et de la parole. N’entendant plus rien, j’étais devenu muet. Ne percevant plus rien, je ne pouvais pas percevoir le français oral qui était parlé à la maison. A cette époque, le LPC, outil de la communication en français oral était encore mal diffusé.

Mes parents ont alors entamé un vrai parcours du combattant pour réunir des informations sur la surdité: lecture d’ouvrages spécialisés, déplacements à l’étranger, contacts avec d’autres familles. Lorsqu’ils ont découvert le LPC, ils en comprirent immédiatement l’utilité. J’allais enfin pouvoir percevoir tout ce qu’ils disaient et découvrir leur langue.

Ils avaient également compris que si je ne maîtrisais pas le français, je n’aurais pas pu devenir autonome en lecture. C’est pourquoi ils m’ont toujours parlé en français en y ajoutant le code LPC pour que je puisse tout lire sur leurs lèvres. Ils m’ont ainsi transmis leur langue, ma langue maternelle, l’histoire de ma famille, les recettes gastronomiques de notre région, nos vins, la façon de les boire, les traditions, les légendes, bref tout ce qu’ils transmettaient spontanément à mon frère entendant.

Leurs idées, leur expérience, leurs réflexions sur les petits malheurs et les grandes peines, leurs doutes sur les questions existentielles mais aussi le bonheur et la joie de vivre. Ils ont même pu me parler de musique : de la musique classique et du jazz qui est leur musique préférée. C’est ainsi que j’apprécie d’aller à des concerts même si je n’entends pas bien.

Une communication facile avec mon frère

Mon frère entendant a été -lui aussi- très présent dans mon enfance. Nous avons évidemment partagé tout ce que deux frères partagent habituellement: jeux, bagarres, plaisanteries mais nous nous sommes toujours beaucoup parlé. Parfois, je le fais répéter mais nous sommes tellement habitués l’un à l’autre que nous oublions mon handicap. Sa présence a toujours été un bonheur pour moi. Et j’ai l’impression que moi aussi je lui ai apporté quelque chose d’important : mon handicap l’a probablement rendu plus tolérant.

Le plaisir de lire

Mon père, professeur d’allemand, me transmit son amour des belles lettres. Il me proposa de beaux livres et m’encouragea à les lire avec un crayon pour acquérir du vocabulaire. Je le remercie de sa constance car aujourd’hui j’ai du plaisir à chercher dans le dictionnaire le sens d’un mot inconnu. J’ai surtout du plaisir à lire. En fait j’aime les mots.

Une anecdote à propos de mon enfance : mes parents nous emmenaient, mon frère et moi, nous promener sur les bords de la Loire ; souvent nous traversions une agglomération : les Ponts-de-Cé, et mes parents nous disaient :   »on va à côté des Ponts-de-Cé se balader ». Un jour j’ai remarqué une statue au milieu du pont, mes parents m’expliquèrent que c’était un chef gaulois à qui César avait imposé la construction de deux ponts; un an plus tard, les ponts étaient construits mais les gaulois n’avaient pas fini d’inscrire le nom:   »ponts de César » quand César tua le chef gaulois; depuis les ponts s’appellent   »ponts-de Cé » . Ce fut à ce moment là que je saisis l’importance des mots, tout ce qu’ils véhiculent et leur puissance d’évocation. Mes parents m’ont transmis d’innombrables anecdotes de ce genre que j’aimais raconter à mes amis.

Mes parents ont toujours pu me parler français grâce au LPC, je n’étais plus « sourd au français » . Certes, je suis sourd; j’ai un handicap lourd qui m’a apporté beaucoup de difficultés et m’en apporte encore aujourd’hui, mais la surdité fait partie de ma personnalité; je dois trouver l’énergie de l’accepter.

Le LPC, le plus beau cadeau

Mais grâce au LPC, j’ai pu gommer au maximum la plus lourde conséquence ce cette surdité. Je lis, j’écris et je parle le français. Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont fait ce cadeau. Cadeau car cette aisance en français m’a permis de développer mes passions : l’histoire, l’astronomie, la biologie, la philosophie. Cadeau car cette aisance en français me permet de me sentir partout à l’aise. Cette aisance, je la dois aux personnes qui ont codé pour moi.

A Angers, ma ville natale, j’ai effectué presque toute ma scolarité en intégration individuelle avec l’aide d’un codeur : intégration partielle en primaire puis totale au collège. J’ai eu la chance de trouver sur mon chemin des professeurs qui m’ont immédiatement accepté. Au collège, j’ai véritablement commencé à m’intégrer et à avoir des amis entendants ; certains ont même appris à coder et codent encore aujourd’hui, même si on se voit moins.

Un combat pour mon intégration scolaire

Je garde aussi un bon souvenir du lycée; c’est ma mère qui a dû coder tous les cours pour moi à cette époque parce que le centre spécialisé s’était opposé à l’intégration. Je ne peux que la remercier d’avoir abandonné son travail pendant 10 ans pour suivre les cours avec moi, tout en agissant avec mon père pour faire avancer les choses. Ils n’ont pas hésité à porter l’affaire devant les tribunaux afin que plus aucune institution ne puisse refuser d’appliquer la loi sur l’intégration.

A l’université, j’ai bénéficié d’un codeur professionnel 20 heures par semaine. J’y ai passé 5 années enrichissantes et effectué des parcours divers: DEUG de MASS (mathématiques appliquées et sciences sociales), licence et maîtrise de Sciences économiques (mention analyse et politique économique) et ensuite un DEA de philosophie que je viens d’achever.

Aujourd’hui, j’enseigne à l’INJS de Metz. J’adore ce travail.

Je dédie ce témoignage au Dr Orin Cornett, inventeur du cued speech, disparu depuis peu.

Thank you very much, Mr Cornett !